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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 14:56

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Le défi Zola mobilise aussi les non-blogueurs. Voilà l'article de Gautier qui nous accompagne dans ce parcours littéraire...

 

Le Ventre de Paris : roman du brouillard .

Il est encore bien tôt ce matin sur Paris. L’aube peine à ouvrir les yeux, comme au lendemain d’une fête trop arrosée. Une brume enrobe la ville d’une dentelle lourde qui suit les sabots des chevaux, encore engourdis par une nuit bien courte. L’un d’entre eux manque d’écraser un homme gisant dans la poussière, à demi mort aux portes de la capitale. Cet homme, Florent, apparaîtra comme le quasi héros des pages qui vont suivre. Avec l’aide de Mme François, il parvient jusqu’aux Halles fraîchement construites et s’ouvre alors pour lui, une longue nausée qui ne le quittera jamais plus. Cette ouverture, aux relents de roman existentiel, entre Sartre et Camus, nous plonge dans une atmosphère qu’on pourrait ramasser sous l’expression : La Nausée de l’Étranger. Florent vient apporter une zone d’ombre sur les Halles triomphantes, un brouillard, le témoignage des hommes qui en on trop vu, qui ont vu les coulisses qui soutiennent le décor du spectacle. Échappé du bagne, toujours à la marge, lui, le maigre, toujours à côté de son environnement, deviendra le bouc-émissaire de l’Ogre, des gras, du ventre de Paris et n’échappera pas ainsi à la sentence prémonitoire prononcée par son ami Claude, à l’origine de cette dichotomie des gras et des maigres. Le brouillard qui entoure Paris accompagne à chaque instant Florent. La débauche de chair qui l’entoure, chair métallique des Halles et chair alimentaire qu’elles couvent en leur sein, jouent une danse où s’entremêlent la fierté lourde de l’acier et l’incroyable complexité des odeurs dont Zola n’aura de cesse, tout au long du roman, de décrire les subtilités. Le Ventre de Paris est donc le roman du brouillard, brouillard qui vient habiller la solidité de l’architectonique des Halles, comme un linceul mortuaire cherchant à recouvrer de honte une société fondue par la haine et la débauche. Nous chercherons, dans les lignes qui suivent, à appuyer cette thèse en montrant que le brouillard, concept essentiel à la bonne lecture de l’œuvre, anime l’ensemble du récit. Nous venons d’en avoir un aperçu avec l’arrivée de Florent, son incapacité à manger, ses maux d’estomac et ses migraines qui lui font avoir un regard dégoûté sur le spectacle qui se joue devant lui.

            Le second brouillard intervient lorsque Florent narre les mésaventures qu’il connut au bagne. Il erre depuis plusieurs jours chez son frère qu’il vient de retrouver, sans but n’y envie. La fille de son frère, la petite Pauline, lui demande un soir de lui raconter une histoire, celle de l’homme mangé par les crabes. C’est par l’intermédiaire de l’enfant donc, que nous apprenons le récit de ce malheureux Florent et, comme dans toute histoire, la véracité du récit paraît douteuse. Zola joue, par l’intermédiaire de ce procédé, sur une ambigüité qui n’échappera pas à la belle Lisa. Dans quelle mesure faut-il donner crédit à ce qui est raconté par Florent, un maigre, qui raconte une histoire à une enfant ? Les histoires ne sont-elles pas faites pour être enrichies de faits extraordinaires ? C’est ainsi que la frontière du réelle et de l’imaginaire ne sera jamais clairement posée tout au long du roman. Ce brouillard sera le terrain de jeu privilégié de l’auteur.

            Le brouillard prend aussi la forme de la rumeur, ce souffle nauséeux qui s’imprègne jusque dans les fruits, les viandes, les poissons et les fromages. Qui est cet homme que les Quenu-Gradelle appellent leur cousin ? Est-il l’amant de la belle Lisa ? Comment est-il parvenu à obtenir le poste de Verlaque ? Et pourquoi finit-il ses soirées chez les Méhudin ou chez Lebigre ? Le personnage le plus clairvoyant de l’œuvre n’est sans doute pas Florent, qui est toujours soumis à quelques rêveries de toutes sortes, mais plutôt Mlle Saget, cette vieille fille, pleine d’avarice et conspirant contre tous. Ce n’est pas la solide architecture des Halles qui constitue le progrès de l’intrigue mais la nappe sombre des odeurs rudes de la rumeur que Saget incarne, elle qui va chercher sa viande dans une boutique de seconde main servant les restes des Tuileries. Mlle Saget est une oreille et une bouche : oreille pour écouter tout ce qui résonne sur le métal du marché, bouche pour rendre tout ce qu’elle a entendu. Les marchandes sont ses plus fidèles alliées qui s’empressent de faire se répandre les dernières « informations » du jour. Sa mission la plus précieuse, celle à laquelle elle consacre ses jours et ses nuits, est de comprendre pourquoi le visage du cousin ne lui est pas inconnu. Elle lance alors les rumeurs les plus folles, pour, et selon l’adage, obtenir le vrai par le prêche du faux. Malheureusement ses démarches avortes de façon durable et elle ne parvient pas à savoir ce que ce Florent va faire chez Lebigre.

            Poussé par son ami Gavard, Florent s’établit en effet depuis quelques temps dans la taverne de Lebigre où il y caresse quelques rêves d’insurrection. Il en vient au bout de plusieurs mois à constituer une armée imaginaire, brulant chacune de ses heures de réflexion. Encore une fois, tout un brouillard entoure le bar de Monsieur Lebigre d’où naissent des conspirations folles et dépourvues de fondement. Mais si la rumeur est une force sourde, une eau stagnante pleine de maladies, elle finira par avoir des effets réels dont nous ne ferons part ici, afin de préserver le futur lecteur.

Disons simplement pour conclure que le brouillard est l’élément clé de lecture du roman. Il permet de comprendre l’être de Florent comme continuel étranger à lui-même et aux autres, mais il aide aussi à comprendre le fonctionnement des Halles, cette ruche géante dont les abeilles produisent un miel amer. Pour qu’une société se constitue, il faut une victime-émissaire défendait René Girard et Claude a décidément raison de dire :

« Quels gredins que les honnêtes gens ! »

 

Gautier.M

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